Briser l’engrenage de la tragédie syrienne et créer une dynamique positive [en]

Syrie/humanitaire
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité – 30 janvier 2019

Monsieur le Président,

Je souhaite d’abord remercier Mark Lowcock pour sa présentation, comme toujours très utile, et lui redire notre admiration pour son travail et celui de ses équipes afin de répondre à l’urgence humanitaire en Syrie.

Je tiens également à saluer l’Allemagne et la Belgique, qui assument désormais, avec le Koweït, la fonction essentielle de co-plumes humanitaires sur le dossier syrien, et à remercier la Suède et le Koweït pour leur travail remarquable, concernant en particulier le renouvellement de la résolution sur l’aide transfrontalière en décembre dernier.

Monsieur le Président,

Il serait irresponsable de chercher à banaliser la situation en Syrie, alors que le pays entre dans sa neuvième année de conflit et que les risques d’une nouvelle escalade sont toujours très présents. C’est pourquoi nous devons rester pleinement mobilisés autour de trois priorités essentielles : i) le maintien du cessez-le-feu à Idlib et la protection des civils ; ii) la garantie des accès humanitaires et iii) une solution politique durable en Syrie.

Première priorité donc : la préservation à long-terme du cessez-le-feu à Idlib.

L’accord russo-turc sur Idlib a permis d’éviter une offensive qui aurait eu des conséquences humanitaires, migratoires et sécuritaires désastreuses dans toute la région et aurait éloigné encore un peu plus la perspective d’une solution politique. Nous avons soutenu le cessez-le-feu qu’il a permis d’instaurer et qui est un acquis essentiel pour la stabilité de la région.

Mais la situation à Idlib reste très tendue, alors que les groupes terroristes cherchent plus que jamais à dominer la zone.
Le scénario du pire ne peut être écarté. C’est pourquoi nous devons tout faire pour préserver le cessez-le-feu sur le long-terme, conformément aux engagements pris lors du Sommet quadripartite d’Istanbul. Cela doit être une priorité absolue pour tous.

C’est la seule manière en effet de protéger les trois millions de civils qui vivent à Idlib, y compris les personnels humanitaires et médicaux. Chacun sait que depuis le début du conflit, des centaines de personnels humanitaires ont perdu la vie ou été blessés. Il faut donc marteler que toutes les parties doivent respecter leurs obligations conformément au droit international humanitaire.

Deuxième priorité, Monsieur le Président, la garantie des accès humanitaires sur l’ensemble du territoire syrien.

Le régime syrien poursuit inlassablement sa stratégie d’instrumentalisation politique de l’aide. Il le fait en imposant des obstacles incessants à la délivrance de l’aide. Le régime soumet la moindre des activités et le moindre des déplacements des organisations humanitaires à des autorisations délivrées au compte-goutte. Je rappelle aussi que ce régime n’a pas hésité à criminaliser les organisations humanitaires pour des motifs politiques. Il est en particulier difficilement compréhensible que le régime ait pu pendant plus de deux mois retarder l’acheminement du convoi à destination du camp de Rukban, où plus de 40 000 personnes vivent dans des conditions inhumaines. Il est impératif qu’un nouveau convoi puisse y être déployé immédiatement.

Nous en appelons une nouvelle fois aux acteurs ayant de l’influence sur le régime pour qu’ils garantissent un accès humanitaire sûr, complet, sans entraves et durable sur l’ensemble du territoire syrien, conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et au droit international humanitaire. Cet impératif de l’accès humanitaire doit être respecté à toutes les étapes, de l’évaluation indépendante des besoins à la mise en œuvre et au suivi des projets humanitaires, afin de s’assurer que l’aide parvient bien aux populations les plus vulnérables.

Dans les zones en dehors du contrôle du régime, il est primordial que l’ensemble de la communauté internationale poursuivre ses efforts à destination des populations dont la situation est de plus en plus incertaine. Je pense notamment au Nord Est et au Nord Ouest. S’agissant en particulier du Nord Est, notre mobilisation pour répondre aux besoins des populations doit rester entière car celle-ci relève d’un impératif humanitaire mais participe également à empêcher la résurgence de Daech dans la région. Dans le Nord Ouest, la plus grande vigilance de l’ensemble des acteurs est indispensable, alors que les groupes terroristes listés par le Conseil de sécurité, je pense ici à HTS, ont consolidé leur emprise civile et militaire.

Enfin – et ce sera mon dernier point –, je veux redire qu’il n’y aura pas de solution humanitaire durable sans processus politique crédible.

La Syrie est aujourd’hui à la croisée des chemins. Alors que les risques restent immenses à Idlib et ailleurs, notre conviction est qu’il existe aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis huit ans, une étroite fenêtre d’opportunité pour trouver le chemin d’un règlement du conflit syrien. Mais cette fenêtre d’opportunité risque de se refermer rapidement.

Il est donc plus important et urgent que jamais que chacun prenne aujourd’hui ses responsabilités pour mettre en place un processus politique crédible, sous la supervision des Nations unies, et dans le cadre de la résolution 2254. C’est la mission du nouvel Envoyé spécial du Secrétaire général, Geir Pedersen, à qui nous renouvelons notre plein et entier soutien.

Je tiens de nouveau à rappeler la distinction entre l’aide humanitaire et la reconstruction : l’aide humanitaire est un impératif immédiat, soumis à des principes de stricte neutralité, d’impartialité et d’indépendance. Elle est à distinguer de la reconstruction, qui ne sera envisageable que lorsqu’une transition politique irréversible, crédible et inclusive sera engagée.

De même, n’oublions pas que ce n’est pas l’absence de reconstruction qui empêche le retour volontaire, sûr et digne des réfugiés ; c’est bien l’absence de garanties pour leur sécurité, en particulier contre les arrestations arbitraires, la conscription forcée mais aussi les expropriations de force et la dépossession des titres d’identité. La poursuite de ces pratiques par le régime syrien dans les zones dont il a récemment repris le contrôle est totalement inacceptable et doit être dénoncée comme telle. Dès lors il n’est pas surprenant que très peu de réfugiés fassent le choix de revenir en Syrie, comme le montrent les chiffres du HCR.

Dans ce contexte où le choix des possibles est particulièrement large, j’appelle chacun des membres du Conseil de sécurité au sursaut et au rassemblement pour briser l’engrenage de la tragédie syrienne et créer une dynamique positive en vue d’un règlement politique inclusif en Syrie. Seules des avancées crédibles dans le processus politique permettront de parvenir à une amélioration durable de la situation humanitaire et, à terme, rendront possible le retour volontaire, sûr et digne des réfugiés. L’engagement de la France en ce sens, vous le savez, est total.

Je vous remercie.

Dernière modification : 30/01/2019

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