Impact du maintien de la paix sur la consolidation et la pérennisation de la paix

L’impact du maintien de la paix sur la consolidation et la pérennisation de la paix
Intervention de Mme Anne Gueguen, représentante permanente adjointe de la France auprès des Nations unies
Réunion du Conseil de sécurité en format Arria - 24 mai 2019

Je remercie la Côte d’Ivoire et l’Indonésie d’avoir organisé cette réunion pour débattre d’un sujet sur lequel nous avons déjà beaucoup travaillé au Conseil mais également dans le cadre d’A4P et un sujet sur lequel vos deux pays, par leur propre expérience, respectivement comme état hôte d’une OMP et comme grand contributeur de troupes, est particulièrement précieuse. Je crois que le Conseil a beaucoup à apprendre des enseignements que vous avez tirés de vos expériences respectives pour mieux gérer les transitions de sortie des OMP. A cet égard j’ai une question un peu directe à vous poser Monsieur le Président : S’il y avait une recommandation que vous vous vouliez faire a conseil sur la base de votre expérience en Côte d’Ivoire quelle serait-elle ?

La fin de l’ONUCI en Côte d’Ivoire et celle la MINUL au Libéria sont des exemples je crois de transitions réussies récentes. Nous savons aujourd’hui combien il est essentiel de préparer très en amont la transition post OMP, en lien avec les autorités locales, en lien avec la société civile et en assurant les fondements d’institutions et de services publics forts et durables, qui répondent aux besoins de la population. Nous avons fait d’importants progrès dans notre approche et c’est désormais l’ensemble du cycle du conflit qui est pris en compte, dans une continuité « prévention, maintien et consolidation de la paix ». Nous visons tous une trajectoire de transition qui aboutisse à une pleine appropriation nationale et à ce que l’état hôte assume la pleine responsabilité de la pérennisation de la paix à travers la mise en œuvre des objectifs du développement durable, et je pense en particulier à l’ODD16.

Dans notre travail quotidien au Conseil, cette approche intégrée, et holistique – je suis entièrement d’accord avec l’Ambassadeur Heusgen sur ce point - passe par plusieurs éléments :

Premièrement, nous devons prendre en compte, et préparer, dès la décision de déployer une opération, des conditions nécessaires à son retrait. A cet effet, comme notre collègue néerlandaise Lise l’a souligné, une vision de long terme est indispensable. Il faut également définir clairement et s’entendre sur l’objectif politique recherché. Cela doit se traduire dans le mandat lui-même, que nous avons la responsabilité collective d’élaborer, mais aussi dans l’engagement politique individuel de chaque membre du Conseil de sécurité pour contribuer à la résolution de la crise. Nos diplomaties bilatérales et multilatérales doivent être synchrones et cohérentes. Au-delà de notre rôle au Conseil de sécurité, il nous faut adopter une approche véritablement transversale de ces enjeux. Paix et développement sont intrinsèquement liés. Nous devons donc allier, dans la durée, actions sécuritaires, humanitaires, politiques, de développement, de promotion des droits de l’Homme et de lutte contre le changement climatique, pour renforcer les capacités de l’Etat et la résilience de la société concernée.

Deuxième élément important à intégrer dans notre pratique, notre Conseil doit savoir faire appel à l’expertise et à l’expérience des différents acteurs et tirer parti d’autres enceintes et outils des Nations Unies, en faisant jouer leurs avantages comparatifs respectifs de manière complémentaire. La commission de consolidation de la paix constitue naturellement, tous l’ont souligné, un formidable forum d’échange. La configuration Liberia de la Commission a apporté de précieux conseils au Conseil de sécurité dans la préparation du retrait de la MINUL. L’élaboration d’un plan de consolidation de la paix en amont du retrait est une autre bonne pratique à répliquer. La configuration Libéria a aussi su mobiliser les acteurs qui devaient à terme prendre le relais de l’OMP pour s’assurer qu’aucune activité critique n’était laissée à l’abandon avec le retrait de la Mission. De même, la présidence marocaine de la configuration RCA a fourni de précieuses observations en amont du renouvellement du mandat de la MINUSCA et la France, en tant que plume, attache beaucoup d’importance à ces avis. La mission conjointe conduite par l’Ambassadeur Hilal, Oscar Fernandez-Taranco et Bintou Keita en RCA en février dernier est une autre illustration des bonnes pratiques à développer pour tirer le meilleur parti de l’expertise de la Commission de consolidation de la Paix. En Côte d’Ivoire enfin, c’est un travail étroit avec l’Etat hôte, dans une logique progressive et de long terme, qui a permis d’opérer la transition puis le retrait de l’ONUCI au fur et à mesure que le gouvernement était en capacité de reprendre pleinement à sa charge les tâches de la mission.

Nous devrions dresser la liste des bonnes pratiques recensées afin de nous en inspirer dans notre travail au Conseil, pour l’élaboration des mandats comme pour les débats sur le suivi de leur mise en œuvre.

Troisièmement, il faut veiller à lisser les flux de financement afin d’éviter des ruptures de charge lors du départ d’une OMP. Plusieurs outils sont utiles, notamment les compacts, associant tous les acteurs et bailleurs concernés. La PBC a un rôle de plateforme à jouer, et doit amener, encore davantage qu’aujourd’hui, toutes les parties prenantes importantes, banque mondiale, banques de développement, secteur privé, organisations régionales. Le PBF, dont nous savons l’efficacité et l’utilité, est un instrument dans lequel nous devons investir, comme le SG nous l’a demandé à maintes reprises. Parce qu’il joue un rôle catalytique, et d’accélérateur de la stabilisation – comme Oscar Fernandez-Taranco l’a très bien expliqué, mais aussi en raison de son effet d’entrainement et de levier sur d’autres financements.

Comme nous venons de l’entendre, les transitions que les Nations Unies doivent aujourd’hui gérer sont liées au retrait de la MINUAD et de la MINUJUSTH. Je salue les efforts actuels pour optimiser ces transitions.

Au Darfour, nous sommes partisans d d’un retrait prudent et progressif de la MINUAD, en fonction de la situation sur le terrain. Les indicateurs établis par le Conseil en décembre dernier doivent justement permettre un retrait responsable de la mission. Il est notamment important que des progrès soient accomplis sur la question des 2 millions de déplacés, sur le renforcement des capacités nationales en matière d’état de droit et sur le processus de paix. Les évènements politiques en cours à Khartoum nous incitent également à redoubler de prudence. Comme l’a souligné l’Ambassadeur Heusgen, il ne doit pas y avoir de calendrier artificiel.

Si l’on réfléchit dès maintenant à la présence de l’ONU au Darfour après le départ de la MINUAD, je souhaiterais poser une question à Mme Bintou Keita. Une mission politique spéciale, qui associerait l’ONU et UA, vous semble-t-elle pertinente ? Comment se passe le renforcement de la coopération entre la MINUAD et l’équipe pays ? Celle-ci est-elle à même de monter suffisamment en puissance dans la région du Darfour ? Comment se déroule le dialogue avec les autorités, alors même que le Soudan connaît de grands bouleversements ? La transition étant avant tout une transition de responsabilités et de compétences vers les autorités nationales, comment les nouvelles autorités à Khartoum voient-elles ce processus ?

S’agissant de Haiti, au vu des difficultés rencontrées lors des précédentes transitions, la future mission politique spéciale, dont le déploiement est prévu en octobre prochain, devra être opérationnelle le jour J et disposer des moyens nécessaires à l’accomplissement de l’intégralité de son mandat, en particulier sur les volets droits de l’Homme et État de droit. L’avenir d’Haïti en dépend. Pouvez-vous nous fournir davantage d’éléments sur les préparatifs en cours ? Comment le suivi de la situation peut-il être assuré dans le cadre de la commission de consolidation de la paix, en l’absence de configuration pays dédiée ?

Je vous remercie.

Dernière modification : 06/06/2019

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