La préservation du cessez-le-feu à Idlib doit être une priorité absolue [en]

Syrie humanitaire
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité – 28 mai 2019

Monsieur le Président,

Je tiens d’abord à remercier Ursulla Mueller pour sa présentation très utile, qui montre, une fois de plus, que la situation humanitaire en Syrie ne cesse de se dégrader et que nous assistons bien à une nouvelle catastrophe humanitaire dans le Nord-Ouest du pays.

Je souhaite également saluer la présence du Vice-ministre russe des affaires étrangères, M. Vershinin.

Nous devons concentrer nos efforts sur trois priorités : i) la nécessité de préserver le cessez-le-feu à Idlib ; ii) le respect du droit international humanitaire, qui n’est pas négociable ; et iii) l’exigence d’une solution politique durable, seule sortie possible de la crise syrienne.

1. La préservation du cessez-le-feu à Idlib doit être pour nous tous une priorité absolue.

La priorité des priorités aujourd’hui est d’éviter qu’Idlib ne devienne un nouvel Alep : les vies de plus de trois millions de civils, dont un million d’enfants, sont en jeu. Une offensive de grande ampleur aurait non seulement des conséquences humanitaires dramatiques, mais représenterait aussi une menace sécuritaire et un risque migratoire pour nous tous.

Nous appelons les signataires de l’accord de cessez-le-feu à tenir leurs engagements sur son maintien. Je rappelle que ces engagements ont été réitérés par les garants d’Astana le 26 avril dernier. La Russie, en particulier, doit exercer toutes les pressions nécessaires sur le régime. L’Iran doit également y contribuer, en traduisant en actes, en Syrie, l’engagement dont il a fait part à ce Conseil dans un courrier récent de contribuer à la stabilité régionale.

Malgré les bonnes paroles des uns et des autres l’offensive contre Idlib se poursuit sous nos yeux. Derrière le prétexte de la lutte contre le terrorisme, cette nouvelle offensive du régime et de ses alliés s’inscrit dans une volonté de reconquérir par la force des zones qui échappent encore à leur contrôle, comme ce fut le cas pour Alep et la Ghouta. La menace terroriste risque en réalité de s’en trouver encore accrue à travers la dissémination des éléments que ce régime prétend combattre. Avec plus d’une quarantaine d’infrastructures civiles frappées, les cibles et les objectifs de cette offensive ne laissent pas de doute. La lutte contre le terrorisme ne saurait en aucun cas justifier de telles actions.
Par ailleurs, je le répète, la France se montrera d’une extrême fermeté en cas de nouvel usage d’armes chimiques, et se tient prête à réagir.

2. Le respect du droit international humanitaire s’impose à tous et n’est pas négociable - c’est mon deuxième point.
Je pense ici à deux priorités absolues :

-  La première, c’est l’impératif de protection des civils, y compris des personnels humanitaires et médicaux : il est totalement inacceptable que les hôpitaux, y compris ceux qui ont fait l’objet d’une « déconfliction », ainsi que les écoles continuent à être la cible d’attaques dans le Nord-Ouest. Le silence du conseil sur ce sujet, pour les raisons que l’on sait, est aussi assourdissant qu’intolérable. Je tiens à leur redire ici avec la plus grande force : les attaques contre les hôpitaux et les personnels de santé sont constitutives de crimes de guerre et leurs auteurs devront répondre de leurs actes.

-  La deuxième priorité, c’est la garantie d’un accès humanitaire immédiat, sûr, complet, durable et sans entraves à l’ensemble du territoire syrien, conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et au droit international humanitaire. Il est urgent qu’un nouveau convoi d’aide puisse être déployé dans le camp de Rukban - c’est une priorité immédiate et vitale. Il est également primordial que les Nations Unies aient accès aux personnes qui ont quitté le camp. Nous appelons ceux qui en ont les moyens à exercer les pressions nécessaires sur le régime pour qu’il respecte ses obligations telles qu’elles découlent du droit international humanitaire en autorisant ce convoi et plus largement en garantissant un accès humanitaire sans entraves dans l’ensemble des zones sous son contrôle, en particulier dans les territoires qu’il a récemment reconquis, au Sud-Ouest et dans la Ghouta orientale. Je pense enfin au camp d’Al Hol auquel il est essentiel que les Nations Unies puissent avoir un accès durable par les voies les plus directes et les plus efficaces pour apporter de l’aide au plus de 70 000 personnes qui s’y trouvent.

3. Enfin, seule une solution politique durable permettra de mettre fin à la tragédie syrienne - c’est notre troisième grande priorité, indissociable des deux autres.
Seule une solution politique fondée sur la résolution 2254 et le communiqué de Genève peut mettre un terme aux souffrances des Syriens et conduire à la stabilisation de la Syrie et de la région à long terme. L’Envoyé spécial Geir Pedersen a tout notre a tout notre soutien pour mettre en œuvre l’ensemble des aspects de la résolution 2254.

L’Envoyé spécial a déployé de nombreux efforts et un accord nous parait aujourd’hui à portée de main. Il en va de la responsabilité des parrains du régime de le pousser à s’engager de bonne foi dans le processus.
La solution politique ne saurait néanmoins se réduire au seul comité constitutionnel ; elle doit passer notamment par trois éléments : un cessez-le-feu à l’échelle nationale, la mise en œuvre de mesures de confiance susceptibles de créer un environnement sûr et neutre, et l’organisation d’élections libres et transparentes auxquelles tous les Syriens pourront participer.

Seules des avancées concrètes dans les domaines que je viens d’évoquer permettront aux réfugiés et aux déplacés d’envisager un retour chez eux. A ce jour, les conditions politiques et sécuritaires ne sont pas réunies pour permettre un retour volontaire dans des conditions sûres et dignes sous l’égide des Nations Unies. Les flux de retours volontaires documentés par le HCR, qui restent à ce jour très faibles, en témoignent.

Enfin, il est impensable d’envisager le financement de la reconstruction du pays, la normalisation des relations avec le régime de Damas ou encore la levée des sanctions tant que des avancées irréversibles et crédibles vers une solution politique n’auront pas été enregistrées.

Monsieur le Président, ce serait une grave erreur de jugement, mais aussi une lourde faute politique, de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous. Face au nouveau drame qui menace à Idlib, selon un scénario si souvent éprouvé, personne ne pourra dire qu’il a été pris par surprise. Nous appelons donc chacun des membres du Conseil de sécurité à prendre ses responsabilités pour éviter un tel drame et pour permettre la mise en place d’un processus politique crédible, sous la supervision des Nations Unies, afin de permettre à ce pays de s’engager sur la voie de la stabilisation et de la paix.

Je vous remercie.

Dernière modification : 28/05/2019

Haut de page