Israël/Palestine : nous sommes aujourd’hui proches du point de non-retour [en]

Moyen-Orient
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité - 29 avril 2019

Monsieur le Président,

A la suite de notre minute de silence, permettez-moi d’exprimer à nouveau ici l’effroi et la plus ferme condamnation de la France après l’attaque contre la synagogue de Poway. L’antisémitisme est notre ennemi à tous. L’antisémitisme, et la haine religieuse plus largement, sont la négation absolue de tout ce à quoi nous croyons et constituent une menace existentielle pour nous tous. Nous condamnons également avec la plus grande fermeté les nouvelles attaques terroristes survenues au Burkina Faso. Plus que jamais la lutte contre le terrorisme dans ce pays et dans l’ensemble de la région du Sahel doit être notre priorité commune.
Monsieur le Président,

Je veux remercier Rosemary Di Carlo pour sa présentation très éclairante, ainsi que Nada Majdalani et Gidon Bromberg de l’organisation EcoPeace. Leur intervention nous offre une perspective précieuse sur une dimension du conflit insuffisamment traitée par ce Conseil. Leur présentation conjointe, tout comme le travail commun réalisé sur le terrain, est par ailleurs exemplaire sur la méthode, et nous adresse à tous un message d’espoir particulièrement bienvenu. Je voudrais également remercier la présidence allemande pour l’heureuse initiative de cette invitation.
J’aimerais de nouveau le souligner ici : il est plus important que jamais que les autorités israéliennes et palestiniennes veillent à préserver un espace pluraliste et ouvert au sein de leurs sociétés civiles respectives. C’est à nos yeux l’une des conditions du dialogue et de la paix.

Je consacrerai aujourd’hui mon intervention aux dangers qui pèsent sur la solution des deux Etats. Nous sommes proches en effet du point de non-retour, et cette solution menace de s’évanouir sous nos yeux comme un mirage dans le désert.

1. Les développements de la politique de colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, décrits le mois dernier dans le rapport écrit du Secrétaire général au titre de la résolution 2334, sont particulièrement préoccupants et conduisent mécaniquement à l’érosion de la solution des deux Etats sur le terrain. C’est mon premier point.

Depuis le début de l’année, plus de 4 500 nouvelles unités de logement ont fait l’objet de décisions d’approbation en Cisjordanie. Ceci s’inscrit dans le prolongement des années 2017 et 2018, l’an dernier étant marqué par un niveau record d’annonces, portant sur près de 16 000 unités de logement. Cette augmentation est d’autant plus grave qu’elle repose, dans des proportions sans précédent, sur la création ou l’expansion de colonies situées en profondeur de la Cisjordanie. Parallèlement, la politique de légalisation en droit israélien des colonies dites « sauvages » s’est poursuivie au cours des derniers mois.

De même, la pratique des démolitions de structures palestiniennes, des expropriations et déplacements forcés de leurs habitants, s’intensifie : elle est en augmentation de plus de 50% au cours des trois premiers mois de 2019 par rapport à la même période de l’an dernier. Cette tendance est particulièrement alarmante à Jérusalem-Est, notamment dans la Vieille Ville et dans les quartiers qui l’entourent. Elle s’accompagne d’une érosion lente mais continue du statu quo sur les lieux saints de Jérusalem, qui a conduit à de nouvelles tensions le mois dernier autour de l’Esplanade des Mosquées.

Avec plus de 600.000 colons à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, la réalité est implacable : nous sommes aujourd’hui proches du point de non-retour.

2. Ceci me conduit à mon deuxième point : le glissement en cours vers l’annexion de fait de la Cisjordanie.

Je viens d’évoquer la politique de colonisation, illégale en droit international et qui alimente une dynamique d’annexion de fait. D’autres tendances y concourent, comme la captation des ressources palestiniennes, notamment en eau – cela a été rappelé plus tôt par nos briefers issus de la société civile. Aux faits accomplis s’ajoutent des évolutions du droit – notamment l’adoption de plusieurs lois au cours des dernières années – qui ont étendu, en violation de la quatrième Convention de Genève, les prérogatives et les compétences de l’Etat israélien, ainsi que l’applicabilité du droit israélien, aux habitants des colonies de Cisjordanie. Les Palestiniens de Cisjordanie continuent à vivre pour leur part sous le régime des ordonnances militaires israéliennes et à comparaître devant les juridictions militaires. L’ensemble territorial qui prend forme sous nos yeux fait donc déjà coexister de manière inégalitaire deux populations sur un même territoire.

L’une des conséquences en est le risque permanent de violence. Nous condamnons toute forme de terrorisme et de violence, y compris les tirs depuis Gaza sur le territoire israélien. Nous devons également veiller à ce que ces violences ne s’ancrent pas dans la durée.

La France, conformément à ses obligations en vertu du droit international, ne reconnait aucune souveraineté israélienne sur les territoires occupés, qu’il s’agisse de Jérusalem, du Golan, de la Bande de Gaza ou de la Cisjordanie. Nous l’avons rappelé à plusieurs reprises, y compris à la suite des décisions américaines concernant Jérusalem et le Golan, qui sont contraires au droit international et aux résolutions de ce Conseil.

Monsieur le Président,

3. Si elles allaient à leur terme, les tendances que je viens de décrire marqueraient, pour les Palestiniens, l’échec de leurs aspirations nationales, qui passent par l’établissement d’un Etat ; et pour les Israéliens, une contradiction fondamentale avec le caractère démocratique de l’Etat d’Israël, qui fait pourtant partie de son ADN.

Un réengagement en faveur des paramètres agréés par la communauté internationale est impératif. Tel est le message porté par la France, avec plusieurs de ses partenaires arabes et européens, lors de la réunion de Dublin en février dernier – et c’est le point sur lequel je voudrais terminer mon intervention.

En l’absence de tout horizon politique, la tentation peut exister de s’affranchir du cadre agréé, fondé sur le droit international et les résolutions de ce Conseil, et d’y substituer des décisions unilatérales. Chacun doit bien mesurer les dangers de cette tentation unilatérale. Nous devons rappeler que toute tentative de s’écarter des paramètres agréés par la communauté internationale se condamnerait à l’échec. Ces paramètres ne sont ni un menu optionnel dans lequel il serait possible de piocher au gré des circonstances politiques, ni un vieux logiciel qui serait périmé ; ils sont, pris dans leur ensemble, le socle sur lequel doit être bâti tout futur accord, ce qui n’exclut pas d’y parvenir par des voies créatives. Soyons clairs, ces paramètres n’ont pas d’alternative viable ou réaliste.

Monsieur le Président,

Les destins des Israéliens et des Palestiniens sont liés : aucun des deux peuples ne réalisera durablement ses aspirations aux dépens de l’autre. La disparition de la solution des deux Etats marquerait, de manière irréversible, l’abandon du projet national des deux parties tel que chacune d’elles l’a défini jusqu’à présent. La France, parce qu’elle est l’amie des Israéliens comme des Palestiniens, ne peut s’y résoudre. Et ce Conseil, qui est à l’origine des paramètres et des contours d’un futur accord de paix, ne peut pas l’accepter. Le silence de plus en plus assourdissant que le Conseil de sécurité observe sur ce conflit, depuis l’adoption de la résolution 2334 en décembre 2016, n’en est que plus incompréhensible, pour sa propre crédibilité comme pour le monde qui nous regarde. Pour sa part, la France n’entend pas renoncer à ses efforts en faveur d’une paix juste et durable dans la région.
Je vous remercie.

Dernière modification : 29/04/2019

Haut de page