Prévention des conflits et médiation : les besoins sont aujourd’hui immenses [en]

Maintien de la paix et de la sécurité internationales : prévention des conflits et médiation
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité - 12 juin 2019

Monsieur le Président,

Je tiens tout d’abord à exprimer toute mon admiration et ma gratitude à nos intervenants, qui sont tous d’extraordinaires et infatigables artisans de paix : le Secrétaire général des Nations unies, Son Excellence M. Antonio Guterres, Son Excellence M. Ban Ki-moon, Son Excellence Mme Mary Robinson. Vos interventions sont particulièrement inspirantes pour nous tous, à l’image de l’engagement exemplaire qui est le vôtre.

A quelques jours de mon départ de New York pour prendre de nouvelles responsabilités à Paris, c’est un immense honneur pour moi d’aborder, en votre présence, une des questions majeures qui nous a mobilisés ensemble pendant les cinq années que j’ai eu le privilège de passer dans cette responsabilité. Cette question est la suivante : comment les Nations unies peuvent-elles mieux prévenir les conflits ?

Je remercie chaleureusement la présidence koweitienne d’avoir organisé cette réunion, sur un sujet si important, et je salue la présence parmi nous du ministre des Affaires étrangères du Koweït.

1/ Je voudrais commencer par saluer la priorité de premier plan que vous avez donnée, Monsieur le Secrétaire général, à la prévention des conflits.

La France soutient pleinement votre vision selon laquelle nous devons agir davantage en amont des conflits. Nous saluons les réformes que vous avez engagées, qui doivent permettre à tout le système des Nations unies d’être plus efficace pour prévenir les crises. Je pense notamment au renforcement des capacités onusiennes en matière de médiation, à travers par exemple la création du conseil consultatif de haut niveau sur la médiation. Je constate aussi que les membres de l’équipe de médiateurs en attente sont de plus en plus déployés sur le terrain, dans des délais parfois très courts. Leur action, souvent discrète, est immensément précieuse. Je souhaite aussi souligner le travail indispensable mené par le bureau d’Adama Dieng, conseiller spécial pour la prévention du génocide.

Nous pouvons constater que la nouvelle dynamique que vous avez impulsée commence à porter ses fruits. Ainsi, à Madagascar l’an dernier, la médiation menée par votre Conseiller spécial, Abdoulaye Bathily, en étroite coordination avec l’Union africaine et la SADC, a permis d’éviter une crise politique qui aurait pu avoir des conséquences tragiques. Dans ce cas, l’engagement sans faille des Nations unies a permis de s’assurer que l’ensemble des acteurs internationaux parlent d’une seule voix, ce qui a été déterminant. Les élections ont été un succès et ont permis de consolider la démocratie malgache, après les soubresauts qui ont agité la vie politique de ce pays ces dix dernières années.

Je donnerai un deuxième exemple : en début d’année, en République Centrafricaine, les Nations unies et l’Union africaine ont facilité la négociation d’un accord de paix, grâce notamment à l’engagement fort, et parfaitement coordonné, de Jean-Pierre Lacroix et de Smaïl Chergui.
En outre, la MINUSCA a joué un rôle précieux durant le processus de négociation et continue de jouer un rôle clef pour soutenir la mise en œuvre de l’accord, dans le contexte difficile que nous connaissons.

Je voudrais à cet égard saluer plus généralement la contribution des représentants spéciaux du Secrétaire général, qui soutiennent les processus politiques au Mali, au Soudan du Sud, en RDC mais aussi au Moyen-Orient. Ceux qui ont de surcroît la charge d’une OMP assurent un rôle essentiel de promotion de la paix.

En outre, le développement du partenariat entre l’ONU et l’UA contribue à renforcer l’efficacité de notre diplomatie préventive. Au Burkina Faso en 2015 et en Gambie en 2016, l’action coordonnée et unie de l’ONU, de l’UA et de la CEDEAO a été un gage de succès. Comme j’ai eu l’occasion de le dire à de nombreuses reprises dans cette chambre, ce partenariat revêt pour nous une importance stratégique et nous sommes donc déterminés à lui apporter notre plein et entier soutien.

Monsieur le Président,

2/ Notre mobilisation en matière de prévention des conflits et de médiation doit rester plus forte que jamais, car les besoins sont aujourd’hui immenses.

Au Moyen-Orient, l’aggravation dangereuse des tensions ces dernières semaines dans le Golfe souligne la nécessité de désamorcer tout risque d’escalade, à travers la structuration progressive d’un dialogue régional. C’est le sens des efforts de la France. Ce dialogue régional doit permettre d’aborder toutes les préoccupations légitimes qui menacent la paix et la sécurité de la région, et au-delà. Le dialogue est également nécessaire pour favoriser la mise en œuvre de solutions politiques aux conflits de la zone, sous l’égide des Nations unies, auxquelles ce Conseil doit apporter un soutien unanime. Je tiens à souligner le rôle essentiel que jouent et doivent jouer les pays de la zone dans la prévention des conflits. Je tiens tout particulièrement ici à saluer les initiatives prises par le Koweït pour créer des ponts dans la région et y favoriser le dialogue.

En Syrie, après des années de conflit sanglant et alors que nous sommes à la veille d’une nouvelle catastrophe humanitaire avec la poursuite de l’offensive à Idlib par le régime et ses alliés, il y a urgence à mettre en œuvre ensemble tous les éléments de la résolution 2254 en vue de parvenir à un cessez-le-feu national et à une solution politique, en appui aux effort du Représentant spécial Geir Pedersen. Le Représentant spécial pour le Yémen, Martin Griffiths, dispose également de tout notre appui dans la poursuite de son travail pour mettre en œuvre les accords relatifs à Hodeida notamment. Je tiens également à réitérer notre soutien au Représentant spécial pour la Libye, Ghassan Salamé, en vue de parvenir à un accord de cessez-le-feu à Tripoli, préalable à la reprise des discussions entre les parties.

Monsieur le Président,

Les besoins sont également immenses en Afrique. Pour n’en prendre que quelques exemples, la situation au Soudan est ainsi extrêmement préoccupante. Nous sommes horrifiés par la répression brutale de manifestants pacifiques, dont les auteurs devront répondre devant la justice, et appelons à la reprise du dialogue entre le Conseil militaire de transition et l’opposition. Nous saluons la position déterminée et claire de l’Union africaine et souhaitons que les Nations unies puissent pleinement soutenir les efforts de médiation menés par l’Union africaine.

Dans le cadre de la priorité que nous accordons à la situation au Sahel, nous considérons par ailleurs que le Burkina Faso doit aujourd’hui bénéficier d’une attention renforcée, au vu des défis auxquels il est actuellement confronté. La France appuie donc pleinement le processus engagé à votre initiative, M. le Secrétaire général, afin d’ajuster la présence onusienne sur place. Nous souhaitons que la réponse des Nations unies soit ambitieuse et à la mesure des attentes des autorités burkinabé, tant dans le domaine de l’aide humanitaire et du développement que de ceux de la formation des forces de sécurité, du respect des droits de l’Homme et du droit international humanitaire, ou encore du soutien à la lutte contre le terrorisme.

Au Cameroun, nous sommes très préoccupés par la dégradation de la situation dans les régions nord-ouest et sud-ouest du pays. Nous devons tous unir nos voix pour encourager les autorités camerounaises à lancer un dialogue politique inclusif, mettre en place des mesures de détente et approfondir la décentralisation.

3/ Enfin, je voudrais insister en un mot sur plusieurs des défis et enjeux pour la diplomatie préventive et la médiation dans les années qui viennent.

Le premier défi est celui de la participation significative des femmes aux processus de médiation. Nous avons impérativement besoin de plus de médiatrices. Je salue à cet égard la contribution du réseau Femwise-Africa, qui permet justement de déployer des femmes médiatrices sur le terrain. Les médiations doivent aussi impliquer pleinement les femmes, à toutes les étapes du processus, et à tous les niveaux. Nous savons que les accords de paix obtenus avec la participation significative des femmes sont plus solides et plus durables. Ces mêmes accords doivent intégrer des dispositions sur les droits des femmes et ceux des enfants. Et nous comptons sur les lignes directrices en cours d’élaboration par le bureau de Virginia Gamba pour être capables de tirer toutes les leçons des précédentes médiations sur ce dernier point.

Le second défi est celui de la consolidation de la paix après un conflit. Il nous faut soutenir davantage les pays et les sociétés qui sortent d’un conflit, en investissant dans la réconciliation, la justice transitionnelle et la reconstruction, et ainsi éviter que ces pays ne retombent dans des situations de crise. Le Fonds de consolidation de la paix est, à cet égard, un outil essentiel, et la France, vous le savez, lui apporte son plein soutien. De la même manière, il est capital de continuer à miser sur les mécanismes qui détectent les signes avant-coureurs de potentielles dégradations et enregistrent des indicateurs spécifiques pouvant aider à prévenir toute rechute.

Enfin, et je terminerai par là, le troisième défi est celui de l’impact du changement climatique sur la sécurité internationale. Cette question doit devenir un élément central de la prévention des conflits. C’est une conviction forte de la France. Le Conseil de sécurité, et plus largement tout le système des Nations unies, doit pouvoir disposer d’un panorama complet des risques d’impact du changement climatique pour la sécurité internationale. Nous recommandons à ce sujet la rédaction d’un rapport du Secrétaire général afin de fournir une évaluation régulière de ces risques, ainsi que des recommandations pour l’élaboration d’actions concrètes de réaction et de prévention des conflits liés aux phénomènes climatiques.

Je vous remercie.

Dernière modification : 12/06/2019

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