Situation dramatique dans le Nord-Ouest de la Syrie [en]

Syrie – Situation dans le Nord-Ouest syrien
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité – 17 mai 2019

Monsieur le Président,

Je voudrais d’abord remercier les Secrétaires généraux adjoints Mark Lowcock et Rosemary DiCarlo pour leurs présentations très utiles. Face à une situation dramatique, dans le Nord-Ouest de la Syrie en particulier, je souhaite mettre en avant aujourd’hui trois priorités : i) la nécessité impérative de préserver le cessez-le-feu à Idlib ; ii) l’exigence non négociable du respect du droit international humanitaire et de la protection des civils ; et iii) l’urgence d’enclencher une solution politique durable.

Monsieur le Président,

1. la préservation du cessez-le-feu à Idlib doit être notre toute première priorité.

La France est extrêmement préoccupée par la récente offensive terrestre lancée par le régime syrien dans le Nord-Ouest, ainsi que par les bombardements et les tirs d’artillerie du régime et de ses alliés.

Ces actions sont des violations flagrantes de l’accord de cessez-le-feu conclu entre la Russie et la Turquie et réitéré dans le communiqué conjoint du Sommet d’Istanbul en octobre dernier.

Les informations selon lesquelles cette offensive aurait pris fin demandent encore à être confirmées sur le terrain. Nous restons et resterons très vigilants à cet égard. Il est essentiel que le respect du cessez-le-feu soit assuré dans la durée.

Nous devons tout faire pour éviter une nouvelle catastrophe dans le Nord-Ouest : les vies de trois millions de civils, dont un million d’enfants, sont en jeu. Pour le dire clairement, il faut à tout prix éviter qu’Idlib ne devienne un nouvel Alep. Une offensive aurait non seulement des conséquences humanitaires dramatiques mais représenterait aussi une grave menace migratoire et sécuritaire pour nous tous, avec un risque majeur de dispersion des combattants terroristes.

Dans ce contexte, il est de la responsabilité première des garants de préserver le cessez-le-feu, conformément à l’accord sur Idlib, dont les engagements ont été réitérés par les garants d’Astana lors de leur réunion le 26 avril dernier. La France appelle en particulier la Russie à tenir ses engagements concernant le maintien du cessez-le-feu à Idlib et à exercer toutes les pressions nécessaires en ce sens sur le régime.

Par ailleurs, je le répète ici, la France se montrera d’une extrême fermeté en cas de nouvel usage d’armes chimiques, et se tient prête à réagir.

Monsieur le Président,

2. Dans ce cadre, la protection des civils et le respect du droit international humanitaire doivent être une priorité absolue.

Les conséquences humanitaires de l’intensification des violences sont extrêmement préoccupantes : plus de 180 000 personnes déplacées, près de 150 morts, 11 écoles et 18 infrastructures médicales touchées par des attaques, y compris des hôpitaux ayant fait l’objet d’une « déconfliction ». Je rappelle ici que les attaques contre les hôpitaux et les personnels de santé, que la France condamne avec la plus grande fermeté, sont constitutives de crimes de guerre.

Je rappelle également que la protection des civils, y compris des personnels humanitaires et médicaux, ainsi que des infrastructures civiles, est un impératif qui s’impose à tous et qui n’est pas négociable.

Ne nous y trompons pas : l’offensive en cours ne relève pas de la lutte contre le terrorisme, elle s’inscrit dans le cadre de la reconquête brutale des zones qui échappent encore au contrôle du régime et de ses alliés. Cette offensive ne fait au contraire que contribuer à amplifier et disséminer la menace terroriste. Et nous soutenons la Turquie dans le renforcement de ses efforts pour réduire l’influence des groupes terroristes.

En tout état de cause, la lutte contre le terrorisme, qui est une priorité pour tous, ne saurait être invoquée pour justifier la violation du droit international humanitaire.

Monsieur le Président,

3. Chacun le voit, nous sommes face à une nouvelle épreuve de vérité en Syrie dont l’avenir est en jeu.

Comment peut-on instaurer la confiance nécessaire à un processus politique crédible alors que la population d’Idlib est visée par une violente campagne militaire ? Comment peut-on à la fois souhaiter le retour des réfugiés et lancer une offensive qui mettra immanquablement des centaines de milliers de Syriens sur les routes ?

La réalité est qu’une offensive à Idlib ruinerait la perspective de paix qui peut s’ouvrir aujourd’hui en Syrie.

Seule une transition politique crédible, irréversible et inclusive permettra de briser l’engrenage de la tragédie syrienne et ouvrira la voie à la reconstruction. Nous devons collectivement appuyer les efforts de l’Envoyé spécial en vue de mettre en œuvre tous les éléments de la résolution 2254, notamment un « paquet constitutionnel » crédible. L’obstruction du régime, depuis des mois, est inacceptable.

Il est tout aussi important que Geir Pedersen poursuive en parallèle son travail sur les mesures de confiance, en vue de mettre en place un environnement sûr et neutre, conformément à la résolution 2254 et au communiqué de Genève, et qu’il commence à préparer la tenue d’élections. Sur l’ensemble de ces points, la Russie a un rôle de premier plan à jouer vis-à-vis du régime.

Monsieur le Président,

Après tant d’années d’échec du Conseil de sécurité en Syrie, ce serait une nouvelle lourde faute morale et politique de tourner la page aujourd’hui et de regarder ailleurs, par lassitude ou par lâcheté. D’abord parce que ce serait une grave erreur de jugement de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous ; ensuite, parce que notre conviction est qu’il existe aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis 8 ans, une étroite mais réelle fenêtre d’opportunité pour mettre un terme au conflit, et qu’il ne faut pas la laisser se refermer. C’est dire la responsabilité collective qui est la nôtre, comme membres du Conseil de sécurité, pour débrancher nos pilotages automatiques, construire sur nos convergences et arracher enfin la paix en Syrie.

Je vous remercie.

Dernière modification : 17/05/2019

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