Situation humanitaire en Syrie : cette tragédie n’est pas derrière nous [en]

Situation humanitaire en Syrie
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité – 26 février 2019

Monsieur le Président,

Je souhaite d’abord remercier Reena Ghelani, Directrice des opérations du BCAH, pour sa présentation très utile et saluer le travail remarquable de ses équipes pour répondre à l’urgence humanitaire en Syrie, de même que je souhaite saluer l’engagement des co-plumes humanitaires tel que l’a exprimé il y a quelques minutes l’Ambassadeur de Belgique.

Soyons clairs : ce serait une grave erreur d’appréciation, mais aussi une lourde faute politique, de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous. Elle ne l’est pas, alors que le pays entre dans sa neuvième année de conflit, que les risques d’escalade sont toujours très présents et que la situation humanitaire reste désastreuse. Dans la région d’Idlib en particulier, les violations du cessez-le-feu se multiplient et le risque d’une catastrophe humanitaire reste élevé, comme le souligne le déplacement de plus de 20 000 personnes en moins d’une semaine. Je pense également à la situation des civils pris au piège à Baghouz, où un grand nombre de personnes ont perdu la vie en tentant de quitter la zone, ainsi qu’aux 47 000 personnes qui vivent aujourd’hui dans le camp d’Al Hole. C’est le résultat de la politique effroyable et systématique de Daech, à travers notamment son recours au minage massif et aux boucliers humains. Dans ce contexte nous devons plus que jamais rester pleinement mobilisés autour de trois priorités essentielles et indissociables  : i) l’impératif de protection des civils ; ii) la garantie des accès humanitaires et iii) une solution politique durable en Syrie.

1. Première priorité : l’impératif de protection des civils.

La protection des civils, y compris des personnels humanitaires et médicaux, doit être une priorité absolue pour l’ensemble des parties prenantes. Les hôpitaux et les écoles continuent à être la cible d’attaques totalement inacceptables et directement contraires au droit international humanitaire. Il faut donc le marteler : toutes les parties doivent respecter leurs obligations telles qu’elles découlent du droit international humanitaire. Ce n’est pas un vœu, c’est un exigence. Nous devons en particulier tout faire pour préserver le cessez-le-feu à Idlib sur le long-terme, conformément aux engagements réitérés lors du Sommet quadripartite d’Istanbul. Une offensive aurait des conséquences humanitaires, migratoires, et sécuritaires désastreuses pour toute la région. Pour éviter ce scénario du pire, il est indispensable que la Russie et la Turquie préservent l’accord de cessez-le feu qu’elles avaient pu mettre en place en septembre dernier et veillent à sa bonne mise en œuvre.

2. Deuxième priorité : la garantie des accès humanitaires.

Je tiens à rappeler ici un chiffre plus parlant que de longs discours : sur les 200 demandes d’accès formulées auprès du régime syrien durant les mois de décembre et de janvier, seuls 40% ont donné lieu à une autorisation. Il est particulièrement inacceptable que le régime entrave l’accès aux zones qu’il a reconquises. Nous en appelons une fois encore aux acteurs ayant de l’influence sur le régime pour qu’ils garantissent un accès humanitaire immédiat, sûr, complet, sans entraves et durable sur l’ensemble du territoire syrien, conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et au droit international humanitaire. L’impératif de l’accès humanitaire doit être respecté à toutes les étapes : de l’évaluation indépendante des besoins à la mise en œuvre et au suivi des projets humanitaires, afin de s’assurer que l’aide parvient bien aux populations visées et prioritairement aux plus vulnérables.

A Rukban, nous saluons le déploiement du convoi des Nations unies début février ; mais la situation reste extrêmement préoccupante et appelle une action résolue sur deux plans. D’une part, il est impératif de permettre aux Nations unies de déployer régulièrement des convois pour répondre aux besoins des plus de 40 000 personnes présentes dans le camp et qui vivent dans des conditions épouvantables . D’autre part, les résultats du sondage mené par les Nations unies sont clairs : 95% des personnes souhaitent quitter le camp. Le retour des déplacés de Rukban doit être volontaire, sûr, digne, dans le respect du droit international humanitaire et mis en place en étroite coordination avec les Nations unies. Nous devons également nous assurer que les personnes déplacées ont accès à toutes les informations nécessaires, notamment sur la situation sécuritaire du lieu où elles souhaitent retourner, l’accès à leurs propriétés et aux services de base, ainsi que les garanties nécessaires contre les risques d’arrestation, de détention arbitraire et de conscription forcée. Les informations selon lesquelles le régime syrien pratique de telles violations dans les territoires désormais sous son contrôle, notamment dans le Sud-Ouest et la Ghouta Orientale, sont particulièrement inquiétantes. J’appelle donc les soutiens du régime à faire cesser ces violations, ce qui constitue un préalable indispensable avant de pouvoir envisager le retour des déplacés et réfugiés.

Dans les zones en dehors du contrôle du régime, il est crucial que l’ensemble de la communauté internationale poursuive ses efforts pour répondre aux besoins urgents des populations. Je pense en particulier au Nord-Est, où notre mobilisation doit rester entière. Elle relève d’un impératif humanitaire, participe à la stabilisation de la région et doit contribuer à empêcher la résurgence de Daech. Je tiens également à alerter sur le risque de catastrophe humanitaire et de violations graves des droits de l’Homme que ferait peser une intervention militaire dans cette zone, d’où qu’elle vienne.

3. Troisième priorité, et elle est décisive : le lancement d’un processus politique durable.

Seule une transition politique irréversible, crédible et inclusive permettra de briser l’engrenage de la tragédie syrienne et ouvrira la voie à la reconstruction. Des avancées concrètes dans la mise en œuvre de tous les éléments de la résolution 2254 sont nécessaires pour parvenir à une amélioration durable de la situation humanitaire et rendre possible le retour volontaire, sûr et digne des réfugié. C’est ce à quoi l’Union européenne et la Ligue arabe se sont engagées à l’occasion de leur sommet des 24 et 25 février en déclarant qu’elles mèneront leurs politiques respectives à l’égard de la Syrie en phase avec les progrès tangibles réalisés vers un règlement politique.

Monsieur le Président, notre conviction est qu’il existe aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis huit ans, une étroite fenêtre d’opportunité pour mettre un terme au conflit syrien. Notre responsabilité commune est de saisir cette opportunité à travers une solution politique inclusive, car c’est la seule à même d’éviter, les mêmes causes produisant les mêmes effets, de futures répliques à la tragédie syrienne.

C’est pourquoi nous appelons chacun des membres du Conseil de sécurité à prendre ses responsabilités pour permettre la mise en place d’un processus politique crédible, sous la supervision des Nations unies, dans le cadre de la résolution 2254.

Soyons bien conscients qu’il n’y aura pas de solution politique durable sans justice pour les victimes syriennes. Après les mandats d’arrêts internationaux émis par la justice française à l’encontre de hauts responsables de l’appareil répressif syrien, l’arrestation récente en France et en Allemagne de trois anciens officiers de sécurité suspectés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité est une étape importante, qui démontre que les violations graves du droit international humanitaire et des droits de l’Homme ne resteront pas impunies. La France réitère à cet égard son soutien au Mécanisme international, indépendant et impartial et à la Commission d’enquête pour la Syrie.

Vous pouvez compter sur la pleine mobilisation de la France sur ces différents front, en soutien au processus politique et aux efforts du nouvel Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies, Geir Pedersen, à qui nous renouvelons notre plein et entier soutien.

Je vous remercie.

Dernière modification : 01/03/2019

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