Syrie/JIM : La France est consternée [en]

Conseil de sécurité - Syrie/ JIM - Intervention de M. François Delattre, Représentant permanent de la France auprès des Nations unies - 16 novembre 2017

"Je voudrais partager avec vous une conviction profonde : le vote d’aujourd’hui ne peut pas être le mot de la fin. La France ne se résignera ni à ce constat d’échec, ni aux jeux politiques qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. Face à l’immensité et la gravité de ces enjeux, nous n’avons pas le droit de renoncer et de nous décourager.", François Delattre, 16 novembre 2017.

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Monsieur le Président,

La France est consternée par le vote d’aujourd’hui, résultat du véto russe. Particulièrement grave en lui-même, ce résultat est potentiellement très lourd de conséquences pour l’avenir.

La situation à laquelle nous sommes confrontés, l’usage avéré d’armes chimiques en Syrie, fait en effet partie de ces cas d’école qui devraient provoquer une mobilisation unanime et immédiate du Conseil de sécurité.

Toutes les conditions sont réunies pour cela : face à l’usage abject d’armes chimiques en Syrie, le Conseil de sécurité crée un mécanisme d’enquête conjoint, le JIM, chargé d’établir les faits et les responsabilités ; conformément à son mandat, ce mécanisme d’enquête travaille d’arrache-pied, avec un professionnalisme et une impartialité incontestables ; il aboutit à des conclusions claires, parfaitement documentées, prouvant sans ambiguïté la responsabilité du régime syrien dans plusieurs cas et dans d’autres celles de Daech.

Contrairement à ce que voudraient nous faire croire les professionnels de la confusion, nous ne sommes pas ici dans une zone grise. La situation dans toute son horreur est d’une pureté de cristal. Au vingt-et-unième siècle, des terroristes mais aussi un Etat utilisent à dessein des armes chimiques pour massacrer des femmes et des enfants notamment. Leurs visages défigurés par une mort atroce hanteront longtemps nos mémoires et nos consciences.

Et, face à cette situation, l’un des grands acteurs de la communauté internationale, l’un des grands partenaires de mon pays, à qui l’unissent tant de liens, décide pour la quatrième fois de mettre son véto sur le dossier chimique en Syrie pour protéger le régime de Damas. Une telle attitude laisse sans voix ceux qui respectent profondément la Russie ; cela ne peut pas être le dernier mot de ce grand pays, dont le rôle dans l’équilibre international est déterminant.

C’est d’autant plus vrai que la raison d’être du JIM est plus avérée que jamais : plus de soixante cas d’emploi d’armes chimiques doivent être examinés ; l’OIAC nous a encore confirmé l’emploi de gaz sarin le 30 mars dernier à Latamné.

Voilà pourquoi, la France a soutenu le projet de résolution préparé par les Etats-Unis et tient à saluer les efforts de nos amis américains, qui ont travaillé avec toutes les délégations pour proposer le renouvellement du JIM, en présentant un texte équilibré, qui contient des concessions substantielles visant précisément à tenter de rassembler ce Conseil.

Monsieur le Président,

Mesurons bien, tous ensemble, la gravité des enjeux.

Au-delà de la seule Syrie, ce qui est en jeu c’est d’abord la sauvegarde des droits de l’Homme les plus élémentaires et la lutte contre l’impunité. L’emploi des armes chimiques n’est pas seulement insoutenable moralement et inacceptable sur le plan du droit. Il s’agit aussi d’une terrible régression pour nous tous, alors que le régime syrien et Daech rivalisent dans l’horreur et la barbarie. Ces atrocités constituent, ne l’oublions pas, des crimes de guerre. Et elles ont fait du terrorisme chimique une dangereuse réalité.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est aussi l’avenir du régime international de non-prolifération chimique. Alors que les régimes internationaux de non-prolifération sont l’un des acquis principaux des dernières décennies, ne laissons pas le plus abouti d’entre eux, le régime chimique, miné par les divisons et les calculs. Ce serait un précédent mortel pour les autres régimes de non-prolifération, et une attitude irresponsable dont nous payerions tous le prix fort.

L’usage d’armes chimiques par quiconque n’est pas seulement une abomination morale, à l’encontre des principes les plus élémentaires d’humanité. Détourner le regard, accepter sans réagir l’emploi d’armes chimiques en Syrie, reviendrait de fait à donner un blanc-seing, un feu vert, à la multiplication et à l’emploi de ces armes ailleurs et créerait de surcroît le terreau le plus favorable pour le terrorisme chimique que nous redoutons tous.

Monsieur le Président,

Nous avons créé ce mécanisme, le JIM, à l’initiative conjointe de la Russie et des Etats-Unis, pour transcender nos désaccords politiques et pour établir la vérité. Nous l’avons fait pour cela. Alors, quelle faute morale et quelle erreur stratégique, à l’heure de vérité, pour ceux qui renient notre parole et nos engagements communs.

Le JIM n’est pas et n’a jamais été un outil de l’Occident. Il est notre bien commun, celui de la communauté des Nations dans son ensemble, que nous avons le devoir de consolider. C’est dire combien ce mécanisme ne peut pas, ne doit pas, devenir l’otage des querelles politiques ou pire des jeux tactiques.

Affaiblir le JIM, c’est jouer avec le feu et c’est risquer de miner durablement le régime de non-prolifération chimique que nous avons construit ensemble pierre après pierre. Le JIM doit pouvoir poursuivre ses activités sans précondition, ni ingérence.

Monsieur le Président,

Seule une solution politique permettra de mettre un terme à ce terrible conflit en Syrie par une transition démocratique négociée crédible, conforme à la résolution 2254 du Conseil de sécurité et au communiqué de Genève. Mais il n’y aura pas de paix durable en Syrie dans l’impunité. L’apaisement passe par la justice, et la justice impose d’avoir les moyens d’établir la vérité sur les auteurs des atrocités de Khan Cheïkhoun et des autres attaques chimiques, qui devront répondre de leurs actes criminels.

Monsieur le Président,

Je voudrais partager avec vous une conviction profonde : le vote d’aujourd’hui ne peut pas être le mot de la fin. La France ne se résignera ni à ce constat d’échec, ni aux jeux politiques qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. Face à l’immensité et la gravité de ces enjeux, nous n’avons pas le droit de renoncer et de nous décourager.

Vous pouvez compter sur la France pour continuer ses efforts dans toutes les enceintes appropriées afin de lutter contre l’impunité, en Syrie et ailleurs, et afin de promouvoir, toujours et partout, la consolidation des régimes de non-prolifération dont dépend notre sécurité à tous.

Je vous remercie.

Dernière modification : 16/11/2017

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