Syrie : il existe aujourd’hui une fenêtre d’opportunité pour mettre un fin au conflit [en]

Syrie humanitaire et politique
Intervention de M. François Delattre,représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité, 27 mars 2019

Je tiens à remercier la Secrétaire générale adjointe, Mme Di Carlo et M. Rajasingham pour leurs interventions particulièrement éclairantes.

Je souhaite, pour ma part, revenir sur les trois priorités complémentaires qui doivent et peuvent nous rassembler : (i) la lutte contre le terrorisme ; (ii) l’impératif de protection des civils ; (iii) la mise en œuvre d’une solution politique.

1. Notre première priorité commune est de continuer à unir nos forces contre le terrorisme en Syrie et d’assurer le respect des lignes de front en vue d’un cessez-le-feu national.

La défaite territoriale de Daech en Syrie annoncée le 23 mars marque, après la reprise de Raqqa et la chute du califat en Irak fin 2017, une nouvelle étape importante dans la lutte contre l’organisation terroriste. Et nous souhaitons à nouveau rendre hommage ici au courage et à la détermination des Forces démocratiques syriennes.

Mais ne nous y trompons pas : de même que ce serait une lourde faute politique de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous, ce serait une grave erreur d’appréciation de croire que le combat contre Daech est achevé et de passer à autre chose. Cette victoire territoriale ne doit pas nous faire oublier l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés pour prévenir une résurgence de Daech, sous une forme ou sous une autre. La menace que fait peser le groupe terroriste, qui a basculé dans la clandestinité tout en disposant d’importantes réserves financières, reste réelle. Il est dès lors essentiel de maintenir une solide capacité d’action contre cette menace terroriste, mais également de poursuivre nos efforts de stabilisation sur l’ensemble de la région afin de consolider les conditions d’une victoire durable. A cet égard, l’annonce du maintien d’un contingent militaire américain dans le Nord-Est est une bonne nouvelle.

La mainmise du groupe terroriste Hay’at Tahrir al-Cham sur la quasi-totalité de la zone de désescalade d’Idlib reste également une grave source de préoccupation. Nous devons mener une réflexion commune pour apporter une réponse coordonnée à cette menace, tout en préservant l’accord de cessez-le-feu agréé par la Russie et la Turquie et endossé par le sommet d’Istanbul. Une offensive aurait des conséquences humanitaires dramatiques et provoquerait la dispersion des combattants, ce qui serait une menace pour notre sécurité à tous. La récente recrudescence des bombardements par le régime et ses soutiens, en violation de ces accords, est à cet égard très inquiétante. Nous appelons à la cessation de ces bombardements.

Dans le même esprit, la France souhaite réitérer ici l’importance d’un cessez-le-feu national, conformément à la résolution 2254. Toute action militaire qui remettrait en cause les lignes de front actuelles mettrait en péril le processus politique, serait déstabilisatrice pour la Syrie et la région et risquerait de remettre en cause les acquis de la lutte contre le terrorisme. La population syrienne en serait à nouveau la première victime.

2. La deuxième priorité est humanitaire, alors que la situation sur ce plan reste désastreuse en Syrie.

Nous appelons à nouveau toutes les parties à respecter leurs obligations, telles qu’elles découlent du droit international humanitaire. Cette obligation, je le rappelle n’est pas négociable.

Je pense ici à deux priorités absolues :

-  d’une part, l’impératif de protection des civils, y compris des personnels humanitaires et médicaux ;

-  d’autre part, la garantie d’un accès humanitaire immédiat, sûr, complet, sans entraves et durable sur l’ensemble du territoire syrien, conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et au droit international humanitaire. Pour n’en prendre que quelques exemples, il est inacceptable que le régime continue d’entraver l’accès humanitaire dans la Ghouta orientale et le Sud-Ouest, à dessein, en vue de punir les populations. De même, il est urgent qu’un nouveau convoi d’aide puisse être déployé au camp de Rukban - c’est une priorité immédiate et vitale. Nous appelons ceux qui en ont les moyens à exercer les pressions nécessaires sur le régime pour qu’il autorise ce convoi et garantisse un accès humanitaire sûr et sans entraves aux zones qu’il a reconquises.

Il est essentiel par ailleurs que le retour des déplacés de Rukban chez eux s’effectue dans le respect du droit international humanitaire et soit organisé en étroite coordination avec les Nations unies.

Il est impératif également d’accroître la réponse humanitaire dans le Nord-Est pour faire face à l’afflux de personnes déplacées. La France prend d’ores et déjà toute sa part à cet effort. Elle a débloqué des financements d’urgence importants pour soutenir la réponse humanitaire dans la région.

Le soutien aux populations syriennes et aux pays accueillant des réfugiés nécessite une mobilisation de tous et de tous les instants. A ce titre, les engagements pris lors de la Conférence de Bruxelles III doivent être mis en œuvre sans délai. A titre national, la France a annoncé une contribution de plus d’1 milliard d’euros pour la période 2019-2021.

3. Dans ce contexte la troisième priorité, centrale, est politique. Seule une solution politique fondée sur la résolution 2254 et le communiqué de Genève peut conduire à la stabilisation durable de la Syrie et de la région.

Nous l’avons souligné à plusieurs reprises, le comité constitutionnel, pour autant qu’un accord sur sa composition et ses règles de fonctionnement soit trouvé, peut contribuer utilement au processus politique. De façon plus générale, l’Envoyé spécial Geir Pedersen dispose de tout notre soutien pour être à l’initiative sur la mise en œuvre de l’ensemble des aspects de la feuille de route.

Cela passe notamment par trois éléments : un cessez-le-feu à l’échelle nationale, la mise en œuvre de mesures de confiance susceptibles de créer l’environnement sûr et neutre demandé par le communiqué de Genève, et l’organisation d’élections libres et transparentes. A cet égard, la volonté de l’Envoyé spécial de travailler sur la question des détenus et des personnes disparues nous paraît particulièrement opportune et appelle notre plein soutien. Les Nations unies sont seules susceptibles en effet de permettre des avancées réelles sur ces priorités.

De même, chacun voit bien que seules des avancées concrètes dans les domaines que je viens d’évoquer permettront aux réfugiés d’envisager un retour chez eux. A ce jour, les conditions politiques et sécuritaires ne sont pas réunies pour permettre le retour volontaire des déplacés et des réfugiés en Syrie dans des conditions sûres et dignes sous l’égide des Nations unies. La France est extrêmement préoccupée par les informations faisant état d’arrestations arbitraires de réfugiés de retour chez eux par les services de sécurité syriens. S’agissant plus spécifiquement des zones reconquises par le régime, ces pratiques sont de surcroît en violation des accords de reddition. Nous en appelons à la responsabilité de la Russie comme garante de ces accords : il lui appartient de faire pression sur le régime pour en faire respecter les clauses. Des avancées irréversibles et crédibles vers une solution politique conditionnent également la reconstruction du pays, la normalisation des relations avec le régime et la levée des sanctions. Il est essentiel est urgent que le régime syrien s’engage de bonne foi dans cette voie.

Chers collègues,

Par-delà les différences réelles qui demeurent entre les membres du Conseil, et qu’il serait naïf de sous-estimer, nos échanges d’aujourd’hui montrent aussi qu’il existe des convergences importantes entre nous sur les trois priorités que sont la lutte contre le terrorisme, l’impératif humanitaire et la recherche d’une solution politique inclusive fondée sur la Résolution 2254.

Alors je voudrais aujourd’hui, au nom de la France, vous lancer un appel pressant pour que nous débranchions nos pilotages automatiques et travaillions sans attendre pour bâtir sur ces convergences et avancer ensemble faire la paix. Ce n’est plus mission impossible. Notre conviction est qu’il existe aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis huit ans, une étroite fenêtre d’opportunité pour mettre un terme au conflit syrien. Alors sachons saisir ensemble cette opportunité, par-delà les immenses difficultés qui demeurent sur la route. Il n’y a pas une minute à perdre.

Dernière modification : 03/04/2019

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