Syrie : la protection des civils doit être une priorité absolue [en]

Syrie / Situation dans le Nord-Ouest
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité - 18 juin 2019

Monsieur le Président,

Je voudrais commencer par remercier l’Allemagne, la Belgique et le Koweït, les co-plumes humanitaires, pour leur engagement sur la question humanitaire en Syrie.

Je remercie également Rosemary DiCarlo et Mark Lowcock pour leurs présentations très éclairantes, dont le constat est sans appel : nous sommes bel et bien en train d’assister à une nouvelle catastrophe humanitaire dans le Nord-Ouest du pays, qui s’ajoute à la longue liste des tragédies que connaît la Syrie depuis plus de 8 ans. La longue nuit syrienne n’en finit pas.

La priorité des priorités aujourd’hui est d’éviter qu’Idlib ne devienne un nouvel Alep. Tout doit être fait pour protéger les vies de plus de 3 millions de civils, dont 1 million d’enfants. Pour venir en aide aux personnes les plus vulnérables, la France débloquera dans les jours qui viennent 5 millions d’euros pour le fonds humanitaire d’OCHA basé à Gaziantep.

L’aide humanitaire est vitale pour des millions de personnes au Nord-Ouest mais reste insuffisante pour apaiser durablement les souffrances des populations. C’est pourquoi nous devons aussi concentrer nos efforts sur trois priorités : i) la protection des civils et des infrastructures civiles ; ii) l’exigence non négociable du respect du droit international humanitaire en toutes circonstances, y compris dans la lutte contre le terrorisme ; et iii) la nécessité d’une solution politique durable.

1. La protection des civils et des infrastructures civiles doit être une priorité absolue pour tous - c’est mon premier point.

Malgré les bonnes paroles des uns et des autres, l’offensive contre Idlib continue de faire chaque jour de nouvelles victimes civiles, en bafouant tous les principes essentiels du droit international humanitaire.

La protection des civils, y compris des personnels humanitaires et médicaux, ainsi que des infrastructures civiles, est un impératif qui s’impose à tous : il n’est pas négociable. Il est totalement inacceptable que les infrastructures de santé, y compris celles ayant fait l’objet d’une « déconfliction », et les écoles continuent à être la cible d’attaques. La lettre signée par 60 médecins et coordonnée par l’ONG Syria Campaign, dont la France vient de demander la diffusion comme document du Conseil, est à cet égard sans appel. Je rappelle de nouveau que les attaques contre les hôpitaux et les personnels de santé, que la France condamne avec la plus grande fermeté, sont constitutives de crimes de guerre.

Dans ce contexte, nous appelons les signataires de l’accord de cessez-le-feu à tenir leurs engagements et à assurer un cessez-le-feu effectif dans le Nord-Ouest en vue du gel des fronts et d’un cessez-le-feu à l’échelle nationale, conformément à la résolution 2254. La Russie, en particulier, doit exercer toutes les pressions nécessaires sur le régime. C’est un appel pressant que nous lui adressons. Les discussions entre la Turquie et la Russie doivent également se poursuivre pour permettre une désescalade immédiate de la situation. L’Iran doit aussi y contribuer.

Par ailleurs, je le répète, ici la France se montrera d’une extrême fermeté en cas de nouvel usage d’armes chimiques, et se tient prête à réagir.

2. La lutte contre le terrorisme, c’est ma deuxième observation, doit s’inscrire dans le cadre du droit international humanitaire.

L‘influence acquise par le groupe terroriste HTC dans la majorité de la région couverte par l’accord de cessez-le-feu est bien sûr une source de vive préoccupation pour nous tous. Mais il faut être clair sur trois points :

(i) D’abord l’offensive en cours ne relève pas de la lutte contre le terrorisme, comme le montrent les attaques qui ont visé des zones densément peuplées et les infrastructures civiles. Ces attaques ne peuvent avoir aucun autre but que de terroriser les populations et de dépeupler les localités concernées afin de reprendre le contrôle de ces zones ;

(ii) Ensuite, cette offensive ne sert en rien notre objectif de faire reculer le terrorisme, bien au contraire : elle ne fait que contribuer à amplifier et disséminer la menace en faisant courir le risque d’une dispersion des combattants terroristes présents dans la région. Cette offensive remet ainsi en cause les efforts menés par la Turquie pour réduire l’influence des groupes terroristes, efforts que nous soutenons pleinement ;

(iii) Enfin, la lutte contre le terrorisme, qui est une priorité pour nous tous, ne saurait être invoquée en tout état de cause pour justifier des violations du droit international humanitaire. C’est ce qu’a rappelé le Secrétaire général des Nations unies à plusieurs reprises.

3. Cette escalade risque de ruiner tous les efforts en cours pour parvenir à une solution politique, au moment où ces efforts sont plus urgents que jamais - c’est mon troisième et dernier point.

Alors qu’un compromis sur le comité constitutionnel, accepté par la plupart des acteurs internationaux, semblait se profiler et aurait permis d’entamer enfin des discussions de fond, le régime syrien a choisi une stratégie d’obstruction systématique, bloquant la formation de cette instance pour prendre en otage les discussions. Nous avons pleinement confiance en l’Envoyé spécial Geir Pedersen pour nous tenir au courant des obstacles qu’il rencontre et nous dire, comme nous l’espérons, lorsqu’un équilibre satisfaisant pour tous aura été trouvé. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Chacun voit bien que le processus politique n’aurait pas de sens s’il se limitait à cette question du comité constitutionnel. C’est pourquoi il est essentiel que ce Conseil soutienne clairement l’Envoyé spécial pour avancer dès à présent sur tous les aspects de la résolution 2254.

Je pense notamment à la question électorale. Les Syriens eux-mêmes doivent pouvoir choisir librement l’avenir qu’ils souhaitent pour leur pays, et nous devons nous assurer qu’ils en ont les moyens. C’est la condition pour apporter une réponse satisfaisante et durable à la tragédie que connaît ce pays. Il faut ainsi réfléchir dès à présent, sur la base de la résolution 2254, aux conditions qui garantiront que le scénario n’est pas écrit à l’avance, comme par le passé, que les élections seront libres et régulières, que l’ensemble des Syriens, y compris les réfugiés, pourront avoir librement voix au chapitre et que les Nations unies seront impliquées dans la supervision du processus. Je souhaite aussi redire ici que sans progrès significatifs et irréversibles sur le volet politique, les positions de la France et de l’Union européenne sur les sanctions, la reconstruction et la normalisation resteront inchangées.

Monsieur le Président,

Ce serait une grave erreur de jugement, mais aussi une lourde faute politique, de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous. Face au nouveau drame qui s’ouvre à Idlib, selon un scénario si souvent éprouvé, personne ne pourra dire qu’il a été pris par surprise.

Nous appelons donc chacun des membres du Conseil de sécurité à prendre ses responsabilités pour mettre un terme à cette nouvelle tragédie et pour établir un processus politique crédible, sous la supervision des Nations unies, afin de permettre à ce pays de s’engager sur la voie de la stabilisation et de la paix.

Je vous remercie.

Dernière modification : 19/06/2019

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