Syrie : la tragédie syrienne peut devenir le tombeau des Nations unies [en]

Syrie
Intervention de M. François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies
Conseil de sécurité - 30 avril 2019

Monsieur le Président,

Puisque c’est la dernière réunion publique du Conseil sous votre présidence, permettez-moi de vous féliciter chaleureusement, vous-même et l’ensemble de votre équipe, pour le remarquable travail de la présidence allemande tout au long de ce mois d’avril et, si je puis me permettre, pour la coopération particulièrement étroite - et à vrai dire sans précédent - qui a uni nos deux pays durant les présidentes jumelées de la France et de l’Allemagne durant les mois de mars et d’avril respectivement.

Je tiens à remercier l’Envoyé spécial du Secrétaire général, Geir Pedersen, pour son exposé très éclairant sur les actions qu’il a entreprises afin de mettre en œuvre les cinq priorités qu’il a présentées devant ce Conseil il y a deux mois. Je souhaite lui renouveler le plein soutien de la France dans l’exercice de sa mission, dont nous savons tous l’extrême complexité. Je me concentrerai aujourd’hui sur deux points : (i) la situation sur le terrain et (ii) le processus politique.

1/ A tous ceux qui prétendent que la guerre en Syrie est finie, j’aimerais rappeler ici la sinistre réalité de la situation dans ce pays.

La menace terroriste est toujours présente, qu’elle émane de Daech ou de Hayat Tahrir al-Cham. La situation humanitaire est catastrophique. La situation reste très volatile sur les lignes de fronts. Dans ce contexte, l’urgence à nos yeux est d’obtenir un vrai cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire syrien. Un cessez-le-feu est essentiel en effet pour nous permettre de sauver des vies et de concentrer nos efforts sur les deux priorités inséparables qui nous rassemblent : la lutte contre le terrorisme et la recherche active d’une solution politique.

Or, je voudrais souligner notamment la gravité de la situation au Nord-Ouest. L’intensification des frappes du régime ces derniers jours est extrêmement préoccupante. La présence de milliers de combattants terroristes dans la zone et le risque d’une catastrophe humanitaire sont une source de profonde inquiétude pour tous. Dans ce contexte particulièrement difficile, la France appelle en particulier la Russie à tenir ses engagements concernant le maintien du cessez-le-feu à Idlib et à faire pression sur le régime pour qu’il cesse ses frappes.

De même, nous avons tous conscience des efforts considérables qui restent à accomplir au Nord-Est en vue d’assurer la défaite complète et définitive de Daech. A ce titre, nous saluons le maintien de la présence des Etats-Unis. Toute offensive militaire contre la zone doit absolument être évitée.

Dans tout le pays, et plus particulièrement dans les zones sous le contrôle du régime, les informations qui nous reviennent sont particulièrement inquiétantes. Le régime syrien poursuit sa politique de répression.

Nous condamnons les obstacles imposés par le régime pour empêcher un accès humanitaire sûr, continu et sans entrave, et en particulier son refus d’autoriser la livraison d’un troisième convoi à Rukban. La France appelle la Russie à user de son influence pour que ce convoi puisse être autorisé au plus vite ; ce serait un geste symbolique important avant le ramadan.

Nous souhaitons par ailleurs rappeler que le retour des réfugiés suppose de la part du régime syrien la prise d’engagements fermes, concrets et vérifiables concernant la sécurité des personnes et la restitution des biens et des propriétés foncières. Les informations qui nous parviennent en la matière sont consternantes.

Les restrictions d’accès aux populations revenues chez elles, imposées par le régime aux Nations unies, sont proprement injustifiables. Elles sont la preuve que le régime veut se laisser les mains libres pour mener sans entrave sa stratégie de répression et qu’en réalité il est hostile au retour des réfugiés chez eux. Les Nations unies doivent pouvoir assurer un suivi objectif de ce sujet essentiel. Et la France met en garde la communauté internationale contre l’instrumentalisation de la question des réfugiés par le régime et ses soutiens, qui cherchent contre toute évidence à renverser la charge de la preuve.

2/ Concernant maintenant le processus politique, je voudrais souligner l’urgence d’aller de l’avant, face aux facteurs d’immobilisme et aux manœuvres dilatoires.

Au nom de la France, je souhaite saluer les efforts de l’Envoyé spécial dans la recherche d’un accord sur un « paquet constitutionnel », à travers des contacts nombreux avec les acteurs syriens et internationaux. Nous apporterons notre soutien à tout accord sur le comité constitutionnel qui soit crédible et équilibré, tant dans sa composition que dans les règlements de fonctionnement qu’il prévoit. Il revient à l’Envoyé spécial et à lui seul de nous dire quand il juge que ces deux conditions sont remplies. Un tel accord nous parait à porter de main.

La solution politique ne saurait pour autant se réduire au seul comité constitutionnel. Dans cet esprit, nous appuyons également les efforts de l’Envoyé spécial en vue de mettre en œuvre tous les éléments de la résolution 2254. Un processus politique crédible passe notamment par trois éléments complémentaires : un cessez-le-feu national - je viens d’en parler ; des mesures de confiance en vue de créer un environnement neutre et sûr ; et la tenue d’élections libres et transparentes. Il est crucial que l’Envoyé spécial soit à l’initiative, comme il l’est, sur l’ensemble de ces éléments.

Je voudrais insister en particulier sur l’urgence de mettre en œuvre des mesures de confiance, y compris unilatérales. Ces mesures, nous les connaissons : il s’agit notamment d’obtenir des avancées sur la question des prisonniers et des personnes disparues, la conscription forcée et la réforme des lois de propriété. La troisième libération de prisonniers sous l’égide du groupe d’Astana souligne une fois encore la nécessité de dépasser la stricte réciprocité imposée par le régime et de passer à une autre échelle, sous l’égide des Nations unies. Nous saluons la priorité accordée par l’Envoyé spécial à cette question.

Il est de notre responsabilité collective de continuer à exercer des pressions sur le régime syrien afin de le pousser à s’engager réellement dans un processus politique crédible. Cela relève en premier lieu de la responsabilité des parrains de Damas.

Pour sa part, la France, avec l’Union européenne, continuera à imposer des sanctions au régime et à refuser de financer la reconstruction du pays et de normaliser les relations avec Damas tant qu’il n’y aura pas d’avancée crédible et irréversible sur la voie d’une solution politique, qui seule permettra de mettre fin à la tragédie syrienne.

Monsieur le Président,

Avec l’anthropologue Laëtitia Atlani-Duault, j’ai exprimé ici même la crainte que la tragédie syrienne devienne le tombeau des Nations unies et de ce qu’elles représentent. Je continue à le penser. Après toutes ces années d’échec du Conseil de sécurité en Syrie, ce serait une nouvelle lourde faute morale et politique de tourner la page aujourd’hui et de regarder ailleurs, par lassitude ou par lâcheté. D’abord parce que ce serait une grave erreur de jugement de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous ; ensuite, parce que notre conviction est qu’il existe aujourd’hui, pour la première fois peut-être depuis 8 ans, une étroite mais réelle fenêtre d’opportunité pour mettre un terme au conflit, qu’il ne faut pas laisser se refermer. C’est dire la responsabilité qui est la nôtre, comme membres du Conseil de sécurité, pour débrancher nos pilotages automatiques, construire sur nos convergences et arracher enfin la paix en Syrie.

Je vous remercie.

Dernière modification : 02/05/2019

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